Récit: Prophet Without Honor (Prologue)



Rubi-Ka, 29475


"Les tours étincellantes d'Omni-1 reflètaient la flamboyante lumière aux teintes bordeaux de soleils jumeaux s'estompant dans de lointaines tempêtes de sables, de la poussière rouge tourbillonnait dans des vents sans fin le long de l'horizon arqué à des centaines de kilomètres plein Nord.
D'immenses flotilles de vaisseaux progressaient au Nord et à l'Est, s'élevant sans hâte telles des baleines grises se laissant glisser jusqu'à la surface de l'océan, cherchant à éviter les tempêtes en les traversant. A l'Est, on voyait la pâle lueur argentée d'une autre flotille s'en revenant des mines.
Alors que les tempêtes demeuraient bien trop distantes pour être entendues - même avec le plus sensible des implants - Philip Ross les sentait. Après tout, Rubi-Ka était son monde. Pas un moineau ne se poserait au sol sans qu'il ne le sache.
Il va de soi qu'il s'agit d'une façon de parler. On ne trouvait pas de moineau sur cette planète.
Ross concentra son attention. Les vitres s'obscurcirent, et le panorama devant lui se fit sombre, laissant son bureau dans de confortables ténèbres.
Le bureau se trouvait au dernier étage de l'une des tours Omni-Tek les plus imposantes et les plus massivement fortifiées de la capitale. Il était doté d'une tentaculaire étendue circulaire que Ross considérait à ses yeux comme son Colosseum privé, et bien que lions et gladiateurs faisaient défaut, cela suscitait l'effet désiré sur ses subordonnés et collègues.
Ils en étaient intimidés. La grandeur les impressionnait. Grandeur était synonyme de pouvoir. Son bureau les faisait se sentir petits, plus petits que lui.
Et tout ce qui touchait à Philip Ross était grand.
Il regardait fixement son reflet paré de l'uniforme dans la vitre artificellement teintée .
Il était plus grand que la plupart des hommes ; les cheveux grisonnant, le visage marqué de sillons, l'aspect soigné, il avait pour lui la combinaison propice de charisme, de maturité et de virilité pour une personne de son rang. Il n'était pas vaniteux, mais il connaissait le pouvoir de l'apparence.
Philip Ross n'était pas homme à négliger ne serait-ce que le moindre des détails.
Il se détourna de la vitre. Sa vision améliorée s'ajusta à l'obscurité grandissante comme le soleil cédait enfin devant les tempêtes qui gagnaient en intensité.
Il y avait peu à dire quant à la facture du mobilier de son bureau. L'unique luxe de cet agencement autrement circonspect était un bureau en acajou importé de la Terre et façonné à partir de quelques uns des derniers arbres restants des antiques forêts humides replantées. On y trouvait seulement trois fauteuils, imitations cuir mais confortables. Contrairement à nombre de ses associés, il n'avait nul besoin de cuir de bronto hors de prix pour faire impression sur ses visiteurs. Il y avait une unique console, non pas le dernier model en date, mais un model stable et fonctionnel, plus qu'amplement suffisant pour ses desseins. Un écran dimensionné pour l'entreprise était réglé sur les émissions d'information en direct de l'Omin-Tek quand on ne s'en servait pas, ce qui se trouvait être le cas la plupart du temps. Il y avait même une plante d'appartement, un cactus qui n'était pas contaminé génétiquement, transporté méticuleusement depuis le désert européen dans un monde étranger où, contre toute attente, il paraissait se développer à merveille.
Enfin, et c'est à coup sûr de moindre importance, se trouvait près des portes de l'ascenceur le droïd de sécurité en état de constante attention dans une inflexibilité mécanique. Les agents de l'Omni-Pol qui avaient mis en place les systèmes de défense dans son bureau avaient insisté sur cet ultime élément de protection personnelle, bien qu'il émit naturellement quelque objection. Avec véhémence. Ce gadget meurtrier avait un aspect monstrueusement brutal, équipé d'un bouclier d'énergie et de ce qui semblait être un canon portatif. Il se tenait immobile, dans l'attente de quelque chose, de quelqu'un, pour détruire.
S'attendre à la violence c'était appeller la violence, Ross le savait. Et quoiqu'il ne répugnerait jamais à l'usage de la violence, il n'en voulait pas ici dans son propre chez-soi.

Un chez-soi. Il y avait désormais un mot venu d'ailleurs.
Ce n'était pas officiellement son chez-soi. Il en avait bien un, un chez-soi, un appartement de grand standing complètement meublé avec des domestiques personnels et de l'espace à ne savoir qu'en faire, autre part dans la ville. Mais Ross passait la majeure partie de sa vie dans ce Colosseum, tel un empereur blasé, rendant ses décrets d'après les actes de brutalité et de stupidité dont il était temoin à l'écran. Diriger les opérations de l'Omni-Tek sur Rubi-Ka n'était pas chose à faire entre le petit-déjeuner et le dîner. Son travail représentait l'intégralité de son existence, la somme de sa vie. C'était bien une vie valant réellement le coup d'être vécue, on ne pouvait en douter, mais même Philip Ross pouvait s'en fatiguer.
Et à ce moment précis il était très fatigué. Il ne demandait rien d'autre que de rentrer à sa majestueuse demeure et de tomber de sommeil dans un lit bien comme il faut, apaisé par les draps frais, propres, et la senteur des jardins de roses en contre-bas. Il était fatigué et déçu, et il souhaita que le jour eut apporté quelque chose pour soulager la peine venue avec les nouvelles de ce matin là. Mais il n'en fut rien. Les nouvelles n'avaient fait qu'empirer.
Je tends une main conciliante, pensa-t-il, je me mets à genoux et les implore pour la paix, pour la compréhension, pour une chance de négocier un accord. Et leur seule réaction c'est de s'en prendre à moi et de me poignarder dans le dos.
Il y avait des compte-rendus de nouveaux accrochages en dehors de la juridiction immédiate de la ville, entre les troupes d'apaisement de l'Omni-Tek et des rebels rattachés aux Clans. Il y avait eu des morts, les tensions étaient à leur comble, et les deux camps à présent se mobilisaient avec vigueur pour avoir la chance de retourner à la guerre. Et alors que ces malheureux incidents n'étaient pas tout à fait inattendus, cela l'irritait et l'attristait pourtant de songer au manque de rentabilité de toute cette affaire, pour les deux camps impliqués.
Ross savait qu'il avait commis une erreur de jugement auparavant. Il avait totalement sous-estimé à quel point les quelques mécontents pouvaient avoir de l'influence sur le complexe mécanisme du progrès. Cette leçon avait été prodiguée un million de fois de suite, de façon la plus frappante il y a bien de cela dix-sept millénaires, quand, tel un Moïse moderne, David Marlin avait levé et conduit son peuple hors de l'esclavage, réduisant à néant l'Omega lors de ce processus. L'ère qui s'ensuivit avait donné le jour à l'Omni-Tek, et Ross supposait qu'il devait bien à cet homme une prière silencieuse de remerciements. Mais l'exemple qu'il avait mis en avant ...
Avoir inculqué à l'humanité la vertu de s'élever contre l'autorité, contre le gouvernement, contre l'empire des corporations, à n'importe quel coût - et avoir professé effrontement qu'il s'agissait de quelque chose de bon, d'honorable ...
Non, cet homme avait fait plus de tort à l'humanité qu'il ne l'avait guérie. David Marlin aurait dû poser l'épée à terre après avoir éradiqué le dernier membre de l'Omega. On aurait dû permettre aux esclaves libérés, au Solitus, aux héritiers de la Terre, de décider de leur propre destiné.
Il n'y avait pas de place pour des dieux dans le royaume de l'homme.
Désormais des mots majestueux mais vides de sens étaient étalés comme vérité face à la raison ; des mots tels que "émancipation", "liberté" et "justice pour tous".
Justice pour qui précisément ? S'émanciper et se libérer de quoi ?

Il se peut que ces mots parussent avoir des échos de vérité lorsqu'il étaient chantés par des manifestants portant des panneaux - car par principe il s'agissait de mots de valeur et d'importance - mais quand les idéologies derrière ces mots se trouvaient appliquées au monde réel, tout du moins un monde à l'équilibre aussi précaire que Rubi-Ka, ils menaient seulement au désastre : Désastre pour lui, désastre pour l'Omni-Tek, et désastre pour les millions de personnes qui comptaient sur la corporation pour les protéger et subvenir à leurs besoins.
L'unique chose que les clans perpétraient avec leur résistance erronée, c'était de perturber cet équilibre et de susciter une douleur indicible parmi le peuple même qu'ils cherchaient à libérer.
Ce n'est pas que l'Omni-Tek en viendrait aussitôt à s'écrouler s'ils perdaient Rubi-Ka et leur approvisionnement régulier en notum. Non, la compagnie était bien trop immense pour que cela arrive, trop entrelacée dans toutes les industries et tous les commerces imaginables. Mais il existait d'autres corporations empiétant sur les plates-bandes de l'Omni-Tek, et le notum était l'unique chose suceptible de garantir la suprématie de l'Omni-Tek dans un avenir prévisible.
Sans le notum, il se peut que l'Omni-Tek ne soit rien de plus qu'une autre hyper-corporation.
Cette pensée perturbait Ross, le rendait agité et nerveux. Il serrait et deserrait les poings et songeait à la guerre qu'il n'avait pas voulu, la guerre qui ébranlait l'équilibre de ce monde, et aux moineaux qui se posaient au sol sur l'écran de son Colosseum.
A cet instant, avec les ténèbres devenus plus profonds, l'absence des soleils, et son bureau plongé dans une obscurité de satin noir - seules les milliers de lumières scintillantes de la ville en contre-bas assuraient un quelconque type d'illumination - Philip Ross se sentit soudainement désespérément seul à en pleurer.
Si seulement ils comprenaient, pensa-t-il. S'ils pouvaient voir ce que je vois, s'ils pouvaient seulement connaître la vérité, qu'il n'existe pas d'avenir pour ce monde sans nous, sans moi, peut-être alors connaîtrions-nous la paix véritable et la prospérité.
Debout, il regardait fixement sa ville au dehors, son monde, pendant quelques minutes de plus dans une contemplation silencieuse. Depuis cette hauteur, la vie se résumait à des lumières qui dansaient et des jets d'énergie provenant des véhicules en mouvement. Il ne pouvait pas voir le peuple dont il savait qu'il était là, mais il était là, quelque part, vivant, dormant, rêvant.
Philip Ross se retourna et se dirigea vers le confort d'une maison où il s'arrêtait rarement, un lit où il dormait rarement, et, il pria pour une longe nuit de sommeil sans rêve, un abysse sombre et reposant.



Au milieu des étoiles, 28911 AD


Le globe de poussière rouge, recouvert d'un patchwork de données sensorielles en temps réel dans toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, commençait lentement à se solidifier au coeur du schéma de plus en plus complexe des corps interstellaires qui gravitaient autour du champ de vision de David, constament remis à jour par la connexion de son interface neurale.
Il ne s'agissait pas d'une planète particulièrement grande, un peu plus petite que la Terre, mais en comparaison de ses planètes soeurs géantes gazeuses - des monstruosités sombres, massives, marbrées de terribles tempêtes larges comme des continents, entourées de ceintures scintillantes d'astéroïdes de glace - elle semblait minuscule, presque frêle, comme une bébé planète se promenant avec ses frères ainés. Le système avait des soleils jumeaux : le plus petit était rouge, le plus grand jaune. Les deux soleils gravitaient l'un autour de l'autre semblables à de gracieuses ballerines engagées dans un récital épique tournoyant pour des années lumière et des temps incommensurables. De ce fait, les trajectoires des corps célestes du système étaient plus complexes qu'elles ne l'auraient été dans un système à étoile unique.
Bien sûr, les mathématiques de ce spectacle astral ne relevaient guère du défi pour les systèmes de bord, pas avec des vies entières à ménager. Même David, si on lui accordait quelques mois et avec l'aide de son interface, aurait pu être capable de déterminer la trajectoire du vaisseau jusqu'à sa destination.
David cligna des yeux, et se déconnecta.
L'expérience était comparable à regarder une baignoire se vider en accéléré ; l'eau - ou dans ce cas les données visuelles détenant des informations sur son voyage, passé et présent, sa position et son état actuels en rapport avec les forces gravitationnelles en constant changement qui l'entouraient - tourbillonnant dans un trou invisible, le traînant au fond avec elle.
L'effet lui donnait toujours mal au coeur. Il essayait de ne pas passer trop de temps connecté. Il y avait bien quelque chose à dire des plaisirs pittoresques de voir les choses avec ses propres yeux, de les écouter avec ses propres oreilles : lire des livres et regarder des films, étudier des estampes artistiques provenant du long passé perdu de la Terre, écouter des enregistrements musicaux présents dans la mémoire centrale du vaisseau - Bach, Mozart, Martinez, les Beatles - et fixer les étoiles du regard.
Les étoiles changeaient toujours, toujours alors que son périple l'emmenait de plus en plus loin de chez lui. De retour sur Terre, il y a de cela toutes ces longues années, il y avait eu des constellations à observer et à reconnaître. Il les avaient toutes apprises quand il était enfant, et il avait transmis ce savoir à Amy, sa fille.
Des fantômes, pensa-t-il. Réels ou fictifs, dans ma tête ou non, ils sont toujours là, toujours à me hanter.
De nouveau il cligna des yeux. Ses pensées étaient parties à la dérive. Il s'était presque endormi. Il avait à faire - il ne pouvait se permettre de rêver éveillé, pas aujourd'hui. Il était désormais trop proche du dénouement. En fait, en parlant de façon relative. Proche était un terme abstrait quand le temps et la distance ne voulaient pas dire grand chose.
D'ailleurs, il avait faim. Il fallait qu'il mange quelque chose.
David se dégagea du matelas de biomousse. La matière reprit aussitôt d'elle-même sa forme originale, fléchissant et remuant comme une chose vivante. Cela aussi fut quelque peu déconcertant pour David, d'une façon presque primitive. Toute chose qui semblait posséder vie à bord de cette prison solitaire était comme un affront à son humanité ; n'ayant pas été en contact avec qui que ce soit depuis si longtemps, David redoutait d'éventuellement devenir tout simplement une chose lui-même, comme la biomousse, répondant uniquement aux stimuli externes sans réfléchir. Pré-programmé. Prévisible. Hébété.
Son estomac grogna. La vie s'affirmait d'elle-même, et des émotions de base consignérent des songeries philosophiques futiles au plus profond de son esprit.
C'est cocasse, pensa-t-il, comme même l'immortalité survient avec des limites. Je dois manger, ou je meurs de faim.
La nourriture, dans sa forme naturelle - légumes, viande, céréales - était, cela va de soi, peu abondante là dehors au milieu des étoiles. On trouvait du vide, le froid intense de l'espace, on trouvait de la lumière - distante à l'infini et à peine visible, comme les spectres de bougies aux mèches consumées jusqu'à une lueur ocre - et on trouvait de l'énergie, la nourriture des machines qui le transportaient en sûreté à travers la nuit. Et c'était tout ce avec quoi il pouvait composer, tous les ingrédients à sa disposition.
Ce qui, naturellement, supposait d'exclure l'éventualité d'un délicieux soufflé, ou d'un hamburger savoureux. Toutefois, étonnament, ce n'était pas le cas.
Si l'Omega avait fait don de quelque chose de valeur à l'humanité, il y avait bien une chose qui resterait, à tout jamais, l'une des plus grandes et des plus ingénieuses inventions depuis la roue :
Le synthétiseur.
Avec le synthétiseur, vous pouviez fabriquer n'importe quoi à partir de rien. A vrai dire, pas n'importe quoi, et pas à partir de rien, le synthétiseur avait ses limites. Il pouvait seulement créer ce qu'il avait été programé pour créer, et la complexité et l'authenticité de ce qu'il pouvait créer était tributaire de la quantité d'énergie dont il disposait. Le synthétiseur avait besoin de matériaux bruts à partir desquels opérer - des éléments chimiques présents naturellement, des particules élémentaires ... de la poussière d'espace ? David n'était pas tout à fait certain de ce qu'utilisait le synthétiseur ; il n'avait jamais eu grand chose d'un scientifique, mais le collecteur qu'il devait déployer à raison d'une fois par semaine - une voile peu épaisse, poreuse, qui, lorqu'on la déroulait dans sa totalité, était approximativement de la taille d'une centaine de terrains de football - lui procurait apparemment tous les ingrédients nécessaires au synthétiseur pour élaborer un savoureux hot dog, de succulentes lasagnes, ou une bière mousseuse. L'appareil pouvait aussi fabriquer de plus petites pièces de rechange pour les consoles et le vaisseau lui-même, mais pas les armes. Il avait bien essayé. Il avait traversé une période il y a quelques années lors de laquelle il avait été envahit par des pensées suicidaires. Ce n'est pas qu'il avait réellement voulu passer à l'acte - cela relevait plus de la sensation d'être dans une position où, s'il avait décidé d'appuyer sur la gachette, il aurait été en mesure de le faire. Il s'agissait de contrôle, ou plus précisément de l'absence de contrôle auquel il était réduit par sa situation actuelle.
Evidemment, ces pensées lui avaient passé. A ce moment il y avait seulement la faim.
David hésita une seconde ou deux et puis se décida pour des côtelettes de porc accompagnées de purée de pomme de terre - avec des grumeaux, des bouts de pelure, et de l'ail dedans -, des oignons fris et une sauce couleur marron. Il n'avait pas mangé de côtelettes de porc depuis des mois.
Déterminé, l'estomac grondant, il redressa son dos complètement, leva les bras jusqu'à ce qu'ils touchent presque le plafond, et poussa un gémissement.
La biomousse avait peut-être été douce et confortable, mais le fait de rester connecté des heures durant était d'ordinaire très mauvais pour son dos. Il n'y avait pas beaucoup d'espace à bord pour offrir une grande variété quand on faisait de l'exercice. Il avait une machine d'exercice à fonctions multiples dans la chambre à l'arrière - qui était connectée à ceci, la chambre de contrôle et de navigation, par l'intermédiaire d'un conduit anti-rotation d'environ douze mètres de long - et toutes les nuits avant de se coucher il s'appliquait de lui-même des électrodes qui stimulaient ses tissus musculaires, pour combattre l'atrophie. En réalité, David en avait conscience, il était maintenant en bien meilleure forme qu'il ne l'avait jamais été en rentrant sur Terre.
Néanmoins son dos pouvait demeurer un calvaire absolu.
Il jeta un regard dehors par le hublot sur sa gauche. Des étoiles, des planètes et des soleils comme des têtes d'épingles qu'il avait laissé derrière lui il y a si longtemps à tel point qu'il n'était plus en mesure de se les représenter dans son esprit, apparaissaient et disparaissaient devant ses yeux. La rotation de la chambre avant était conçue pour épouser à la perfection la force gravitationnelle de la Terre, constament à un G. De temps à autre Davis était tenté d'éteindre le mécanisme, de flotter là-dedans comme dans le conduit de connection, de se connecter sans être piègé dans la biomousse. Mais il n'ignorait pas qu'il n'était pas sensé le faire - pour son propre salut, et pour le salut de l'équipement névralgique : tout ici était conçu pour rester au sol, à terre, peu importe de quel côté était le sol dans un endroit qui n'avait ni haut ni bas ; ni de Nord, ni de Sud ; et aucun ici, ni de là défini.
Parfois il se demandait même si la Terre avait jamais été sa maison, si le temps qu'il y avait passé n'avait pas été rien d'autre qu'un rêve éphémère, fébrile.
Il fit quelques pas en avant, ses semelles matelassées effleurant légèrement le sol moelleux et blanc. Il s'appuyait sur les consoles qui couvraient les cloisons. Depuis cette pièce il pouvait contrôler toutes les parties du vaisseau. Tous les systèmes étaient connectés à la fois à l'interface virtuelle que le réseau lui fournissait et aux systèmes de soutien accessibles au moyen d'un grand nombre de commandes physiques. Il avait lu quasiment tout ce qu'il y avait à connaître au sujet de la façon piloter un vaisseau tel que celui-ci, et pourtant s'il devait un jour arriver quoi que ce soit aux systèmes automatisés, il doutait d'être capable de faire voler ce véhicule.
Il s'approchait du synthétiseur quand tout à coup il y eut le vague murmure de voix.
David trésaillit et tourna la tête dans la direction des murmures.
De minuscules diodes lumineuses, espacèes de façon régulière d'un bout à l'autre du plafond cintré et capitonné, assuraient l'absence de toute ombre réelle dans cette pièce, il y avait seulement une pénombre perpétuelle, comme le terne éclat de l'aube prolongé jusqu'à l'infini. Ou peut-être était-ce le crépuscule : la différence se situait entre un jour approchant et une nuit grandissante, entre lumière et ténèbres, vie et mort. Laquelle l'attendait au bout de ce long crépuscule ?
Laquelle préférerait-il, et laquelle épouserait-il ?
Il frissonna, et serra les bras contre sa poitrine. Il s'agissait de pensées auxquelles il ne voulait pas songer. Et à cet instant sa faim avait disparu, lui laissant seulement un creux noir dans l'estomac. Des besoins physiques furent remplacés par d'autres émotions : la peur, l'incertitude ... le ressentiment.
Les chuchotements refirent leur apparition, cette fois sur sa gauche. Il ne se tourna pas pour leur faire face. Alors qu'il n'y avait aucune ombre vers laquelle se retourner à bord de ce vaisseau, il y avait assurément des fantômes. Et quoique ces fantômes n'étaient rien d'autre que des fragments d'un esprit perturbé - son esprit perturbé - ils n'en étaient pas moins aussi réels que les cloisons de métal qui l'entouraient.
Les fantômes étaient revenus le hanter, après une absence de plusieurs jours, peut-être même des semaines. Murmurant dans son oreille, ils le décontraient en permanence. Cela faisait longtemps qu'il avait abandonné l'idée de les faire taire. Ils étaient insistants, et constament présents, sauf quand ils se décidaient à le laisser tranquille. Les ignorer les rendaient plus forts, plus bruyants. Il n'était même plus capable de lire un livre, et ce n'était pas seulement parce qu'il les avait déjà tous lu des milliers de fois : les fantômes étaient toujours là, sauf quand il se connectait. Cela devenait impossible de se concentrer en dehors du réseau.
David. S'il te plaît, mon amour. Reviens-nous.
La douce voix de sa femme, à l'accent charmeur, si familière, mais lointaine, bien qu'elle résonnait en écho tout au long des très nombreuses années qui les séparaient. Son fantôme était celui qu'il redoutait le plus. Le sien, et celui d'Amy. Les autres, il pouvait les supporter. Des spectres gris de jeunes hommes et femmes qu'il avait envoyé à une mort certaine. Des fantômes de soldats qui avaient suivi ses ordres aveuglément, des esprits d'adversaires qu'il n'avait jamais rencontré mais dont ses mains portaient le sang, et de compatriotes qu'il avaient abandonné sur le champ de bataille. Ils le hantaient, mais ils ne pouvaient le blesser.
Par contre, sa femme ...
La femme qui l'avait inspiré et encouragé, qui l'avait guidé de la position de général sans armée à celle de président réticent - certains l'appellèrent le messie, le sauveur - d'une planète toute entière. Désormais sa femme le tournait en ridicule, l'accusait, le raillait et l'implorait de faire machine arrière, d'abandonner, de laisser les prophéties là où elles étaient et de laisser l'humanité à sa propre destinée.
Souvent, dernièrement, ses paroles commençaient à prendre sens.
Harassé au-delà de toute compréhension, se retourna pour regarder sa femme.
Elle se tenait à peine à deux mètres de lui, baignant dans l'éclat bleu d'une console de navigation. Comme les autres fantômes, elle était pâle, fanée, et elle ressemblait presque à une actrice dans un film antique en noir et blanc ; ses yeux sombres et ses longs cheveux noirs offraient un net contraste avec son teint de craie blanche. Elle était nue mais n'en était pas gênée - sous presque tous les angles le fantôme était un reflet exact de sa femme décédée depuis longtemps -, provocante dans sa position et son regard pénétrant.
Elle se confrontait à lui, et bien qu'il avait conscience que cette chose ne pouvait être celle qu'elle prétendait être, que sa femme ne vivait que dans son esprit, il savait qu'il fléchirait pour elle, qu'il reviendrait sur sa position, qu'il capitulerait. Car face à une telle horreur - non, pas horreur, mais misère incarnée - tout homme se résignerait.
Tu m'as tué, David, lui murmurait sa femme bien-aimée. Ses lèvres ne bougeaient pas, et la voix provenait de tout autour de lui, comme si elle émananit de l'air lui-même, mais il s'agissait bien de la voix de sa femme, exactement comme il s'en souvenait. Tu m'as tué, et tu as tué notre fille. Combien de plus devront mourrir avant que tu admettes la vérité ?
David secoua la tête, et ferma les yeux. Il pouvait sentir les larmes monter sous ses paupières. Ce n'était pas tant ce qu'elle disait, mais la façon dont elle le regardait ; ce regard dur, accusateur, accompagné de sa nudité la rendait si réelle. Et de toute évidence ses paroles étaient vérité ; il avait tué sa femme, il avait assassiné sa fille. Pendant logntemps il avait tenté de le justifier comme la fatalité de la guerre : des innocents périraient.
Il se torturerait à ces idées jusqu'au châtiment divin et en aurait fini avec cette vie.Il avait pêché. Dieu avait décidé de le punir.
Cela paraissait maintenant vrai à deux titres. Ce purgatoire allait-il se poursuivre à jamais ? Cela s'achèverait-il seulement quand il renoncerait à sa propre vie ?
Lorsque David réouvrit les yeux, le fantôme de sa femme avait dispparu. Il y avait encore des voix chuchotant qui se faisaient entendre dans l'air autour de lui, mais elles s'effaçaient ... pour le moment.
Il était convaincu qu'elles reviendraient.
Son appétit parti, David regagna le fauteuil en biomousse. Nausée ou pas, si le fait d'être connecté était le seul moyen d'échapper aux fantômes, alors qu'il en soit ainsi. Il avait du travail à accomplir, il devait réfléchir, organiser, prendre en compte les nombreux chemins qui s'étendaient devant lui.
Même si sa femme disparue avait raison, même si finalement il déciderait d'abandonner cette quête ridicule, jusqu'à présent il ne pouvait, il ne voulait, ignorer son devoir.
Il s'abaissa de lui-même dans le tissu doux et flexible, en le discernant plus qu'en le ressentant alors que le fauteuil l'enveloppait et l'engloutissait, le laissant sombrer dans sa tranquille étreinte.
David ferma les yeux et laissa les données globales s'épanouir autour de lui ; des corps célestes grossissaient et se dilataient dans le néant, entamant aussitôt leurs descriptions abstraites d'ellipses complexes simulant le mouvement de l'univers. L'immersion était plus aisée que la perturbation ; plutôt que de ressentir une perte, il se sentait renforcé.
David plissa les yeux. Une ligne rouge épaisse, sinueuse - se courbant légèrement pour éviter les forces gravitationnelles et les émissions radioactives des soleils - détermina un itinéraire vers la planète au coeur de sa vision : un compteur, constament réduit, lentement mais continuellement, l'informait que son voyage touchait presque à sa fin.
Bientôt il arriverait en orbite autour de cette planète de poussière rouge où le destin du genre humain serait prononcé à jamais, et où David Marlin rencontrerait enfin sa destinée :

Rubi-Ka."



par Ragnar Tornquist et traduit par Mélopee en octobre 2001.

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