Récit: Prophet Without Honor (chapitre 1)




"Ce n'est pas la science qui a détruit le monde, en dépît de toutes les sombres prémonitions des prophètes d'antan. C'est l'homme qui a détruit l'homme."

- Max Lerner.


Chapître premier

Moscou, 1949 après J.C


Roman Dragovich Zubov marchait d'un pas mesuré vers le portail d'entrée, s'efforçant par tous les moyens de paraître aussi naturel que possible, comme s'il s'agissait seulement de la fin d'une autre journée de travail non mouvementée. Pourtant, en dépît de ses efforts pour afficher le contraire, le doctor ne parvenait pas à ébranler le sentiment puissament persuasif que des yeux perçants le traquaient à chacun de ses pas en chemin. Il empoigna fermement sa serviette en cuir de sa main droite, ses blanches phalanges autour de la poignée noire, et pria ce Dieu en qui il n'avait que peu de foi pour que cela ne fut simplement que le fruit de son imagination.
L'éloquence oppressive du bâtiment ne faisait qu'ajouter à ce sense aigu de la paranoïa. Les seules fenêtres se trouvaient facilement trois étages au-dessus de sa tête, espacées à distance égale tout autour du vaste plafond en coupole ; les six minuscules sphères de verre épais teinté de jaune n'offraient que très peu d'une précieuse lumière naturelle et gardaient cette majestueuse salle dans obscurité perpétuelle. Des murs de granite, étrangement dépourvus de tout habillement, enchassaient cet espace à deux étages ; de solides pilliers sans décoration supportaient un grand balcon courbé avec un large escalier s'étirant vers le bas en une demie arche jusqu'au sol de marbre impeccablement lustré.
Le bâtiment était un impressionant testament de l'importance du département de Roman, mais c'était aussi un lieu glacial, privé d'âme et de personnalité. Il était très révélateur que l'unique mobilier à l'entrée de la grande salle fusse l'imposant bureau de la sécurité.
Depuis la rue, le bâtiment ne semblait aucunement différent d'une douzaine d'autres structures gouvernementales dans le centre de Moscou. Il y avait trop peu d'indications en surface pour trahir les secrets à l'intérieur. Si seulement les Américains savaient ce que le tyran sans équivoque de l'Union Soviétique, le secrétaire général Iosif Vissarionovich - "Oncle Joe" tel que les journaux et les magazines hupés des Yankees l'appellaient, parfaitement inconscients des réels pouvoirs et des stupéfiantes capacités à faire le mal de ce dictateur - couvait derrière ces épais murs de pierre, quelles visions il avait de son avenir et de celui de ses amis les plus proches ...
Roman était tout à fait conscient du fardeau de la confidentialité sur ses épaules, et du châtiment bien réel qu'il encourirait pour avoir trahi la Mère Patrie s'il était un jour attrapé. Et il était tout autant conscient ô combien les découvertes médicales et scientifiques faites dans les laboratoires de ce bâtiment étaient précieuses pour les Américains, pour toutes les nations industrialisées.
Il avait parcouru ce scénario un millier de fois dans sa tête, et en était arrivé à la même conclusion à chacune de ces occasions : transmettre les résultats de plus de vingt années de recherche à l'establishment politique serait une chose très, très stupide à faire.
Et désormais, finalement, Roman avait pris sa décision. L'acte était accompli, et il n'y aurait pas de marche arrière. A jamais. Pourtant il ressentait la puissante envie de regarder autour de lui et de faire face à ces yeux fantômes, pour voir s'il était en effet observé ou suivi. Mais se retournerait-il à cet instant, même juste pour vérifier, que les gardes pourraient aussitôt se méfier, croire que quelque chose clochait réellement, et l'appréhender. S'il était chanceux, ils ne l'auraient retardé que de plusieurs précieuses minutes avec leurs questions. Mais que devrait-il faire s'ils décidaient de fouiller la serviette ? Jamais ils ne comprendraient la véritable signification des documents à l'intérieur, mais ils sauraient que c'est important. Il serait arrêté, et tout cela, tout le travail et toutes les préparations, serait vain. Mais alors si lui ne regardait pas, s'il au lieu de se retourner il se contentait de marcher, il n'aurait jamais le temps de fuir s'ils étaient à sa poursuite.
Roman sentit son coeur s'emballer et sa gorge s'assècher. On aurait cru qu'il y avait une distance sans fin jusqu'aux portes pivotantes qui menaient à l'extérieur. Pourtant il ne pouvait rien faire d'autre que d'agir avec autant de naturel que les circonstances le demandaient, conserver une allure digne, et espèrer que Dame Fortune fut - comme elle l'avait été dans le passé - de son côté.
"Docteur ?"
Roman se figea.v Cette voix !
Elle était familière, pourtant il ne put l'identifier aussitôt. Il y avait quelque chose à propos de cette voix, toutefois, quelque chose qui lui fit sauter un battement de coeur et donner la chaire de poule.
Lentement, forçant sur son visage quelque semblant de sang-froid, Roman se tourna alors vers la source de cette voix. Il se rendit compte que, instinctivement, il se servait de sa serviette comme d'un bouclier. Si l'on considère ce qu'elle renfermait, ce n'était sans doute pas la meilleure chose à faire.
Non pas que cela aurait de l'importance, si ses intentions avaient été révèlées : Une balle ne serait pas son premier souci, pas au début. La balle - ou une corde autour de son cou - viendrait plus tard, après les "entretiens", la torture, et une courte mais atroce existence en tant que lagernik au Goulag de la Kolyma.
Le secrétaire général apprécierait certainement l'ironie de la chose : Avant sa mort et son enterrement anonymes dans une tombe sans nom, l'un des sujets les plus appréciés de Staline serait réduit à l'état de prisonnier tremblant et malnourri pourrissant dans un camp de travail.
"Roman Dragovitch ! Cela me fait plaisir de t'attraper avant que tu n'aies une chance de t'échapper !"
Pendant une fraction de seconde, avant même d'avoir le temps d'identifier son interlocuteur, Roman songea à faire demi-tour et s'enfuir de la salle, car à cet instant il n'y avait aucun doute dans son esprit : on avait découvert sa trahison, dévoilé ses crimes, et maintenant ce n'était qu'une question de secondes avant que de se faire arrêter manu militari.
Presque sur le champ, cependant, il reconsidéra la chose. Les gardes avaient des armes, et ils en feraient sans aucun doute usage sur lui si une voix faisant autorité le leur ordonnait. Non, il valait mieux vivre, et essayer de s'expliquer, peu importe la vraisemblance de l'explication.
Roman leva les yeux, s'armant de courage devant tout ce qui pourrait advenir.
L'homme qui l'avait hélé - l'homme qui venait de descendre de l'escalier menant à la galerie - était Sergey Nikolayich, le commissaire personnel du secrétaire général attaché au bureau de la recherche médicale supérieure, et probablement le dernier homme - mis à part Staline lui-même - à qui Roman voulait parler à ce moment précis. Pourtant il semblait que Nikolayich était seul, et il parut être de bonne humeur, alors Roman abaissa sa serviette et se força à afficher un sourire courtois sur les lèvres ; s'il restait de l'espoir, il n'y gagnerait pas à exciter les suspicions de cet homme. Nikolayich avait l'écoute du plus haut bureau, et le travail de Roman étant de première importance pour l'Etat, toute déviance de la norme serait à coup sûr relevée et transmise.
"On part de bonne heure aujourd'hui, Camarade Zubov ? Sans se soucier de ce que pourraient en penser vos supérieurs ?"
"Il y a un dîner ce soir que -- " commença Roman, mais Nikolayich l'interrompit :
"Je voulais en fait votre avis sur un sujet de ... et bien, disons un sujet de première urgence," dit Nikolayich. Il s'avança vers Roman et lui attrapa le bras sans faire montre d'hostilité. Le commissaire était, comme d'habitude, impeccablement habillé, mais il avait toujours l'air négligé. C'était un homme lourdaud, petit, avec de lunettes cerclées de verres épais, aux cheveux fins peignés de la gauche vers la droite, et la peau blême et moite qui témoignait d'excès de vodka et de très peu de soleil. Ironiquement, si l'on considère la préoccupation de cet homme pour le soin de sa coiffure, et sa calvitie grandissante, ses sourcils étaient denses et broussailleux, et ses favoris épais et négligés.
"Oui, Camarade ?" Aux propres oreilles de Roman, sa voix ondula légèrement, mais Nikolayich ne sembla pas l'avoir remarqué. Ou, tout du moins, il n'en laissa rien paraître si ce fut le cas.
"Au souvenir de nos amis Teutons ..." Le commissaire se tapota le nez, et fit un clin d'oeil. "Je me demandais si vous seriez intéressé par un voyage à Khabarovsk, au camp, pour ... tester la marchandise, comme qui dirait. Ils ont été bien nourris, ces toutous de Hitler." Le commissaire cracha, et fronça les sourcils. "Et bien qu'ils soient là depuis un bon bout de temps, ils sont en bien meilleurs santé que nos propres dissidents. Hum. Mais ainsi vont les choses - pour servir au mieux le Projet, da ?"
Roman sentit une poussée de soulagement monter dans son corps. Le commissaire ne soupçonnait rien de ce que Roman comptait faire. Il se sentait comme euphorique et en tain de danser, mais bien sûr il hocha seulement la tête et répondit, "Une excellente idée, Camarade." Nikolayich l'observa d'un air interrogatif, comme s'il s'attendait à plus, et Roman continua ; "Je soumettrai une, uh, proposition ... si vous le souhaitez ?"
Le commissaire fit un large sourire. Apparemment c'était exactement ce qu'il espérait de Roman. "Bien, bien !" Nikolayich tira une montre de sa poche, et y jeta un oeil. Ses sourcils broussailleux se haussèrent de façon spectaculaire et il donna une tape sur le bras de Roman pour s'excuser. "Malheureusement, Camarade Zubov, je dois vous souhaiter une bonne nuit. Je dois assister à un important dîner." Il se tapota de nouveau le nez, et fit un clin d'oeil. "Avec notre grand et illustre chef en personne." Le commissaire annonça cela sans même une pointe d'ironie. "Je lui ferai part de votre réponse."
Là-dessus, Nikolayich s'en alla, et Roman fit de son mieux pour contenir un profond soupir de soulagement. Quoiqu'il n'y avait pas exactement eu lieu de s'inquiéter - après tout, le commissaire n'avait aucune idée du contenu de la serviette de Roman, pas plus qu'il n'avait le moindre soupçons comme quoi le fils le plus favorisé de l'institut était accaparé dans une trahison contre l'Etat - c'était assurément comme s'il venait juste d'échapper au meurtre.
Moins d'une minute après, Roman sortit de la pénombre grise des derniers jours d'automne, et il respira ce qu'il pensait en silence être le doux parfum de la liberté. Ce fut une courte marche jusqu'au trottoir. Il ne jeta pas même un regard en arrière à l'immeuble imposant qu'il venait de quitter - des murs de pierre massifs qui plus jamais ne l'enfermeraient - mais se contenta de se diriger vers sa voiture, de faire signe de la tête au chauffeur alors que celui-ci lui ouvrait la portière, et de s'y asseoir.
"A la maison," lança Roman au chauffeur, et il ferma les yeux comme la voiture prenait de la vitesse.

"Je sors pour la soirée, Anka !" appella Roman. Sa gouvernante se trouvait dans la cuisine - la senteur du chou, puissante et qui met l'eau à la bouche, remplissait le vaste appartement.
Officiellement, l'Union Soviétique était un véritable Etat socialiste où tout le monde, aussi élevées ou basses fussent leurs positions dans la hiérarchie professionnelle, recevait les mêmes chances, les mêmes bienfaits, et où personne ne jouissait de privilèges spéciaux sur le seul critère de sa position ou de son titre.
Officiellement.
Personne n'était dupe, néanmoins, tout du moins pas le peuple au plus bas de la hiérarchie : Si votre valeur pour l'Etat était plus importante que celle de votre voisin - surtout si votre travail générait de considérables revenus ou du prestige pour l'Etat, ou quand vos travaux étaient de toute première importance pour les détenteurs du réel pouvoir politique, tels que les travaux de Roman - il existait une foule de privilèges.
L'appartement de Roman, par exemple, était un privilège des plus appréciables. Situé dans ce qui ne pourrait être présenté que comme l'un des endroits les plus prisés de Moscou, niché au milieu d'immeubles qui portaient encore les marques de l'âge d'or impérial de la Russie, on était loin du dépotoir infesté de rats où il avait passé sa jeunesse. Il y avait vécu avec sa mère, tante et oncle, ses sept frères et soeurs, et leurs grands-parents maternels ... et à sa connaissance, tous y vivaient toujours. Il n'avait ni vu ni parlé à sa famille depuis plus de vingt ans, et il ne souhaitait pas non plus les revoir un jour.
La vérité c'était qu'ici comme ailleurs le pouvoir apportait des privilèges, bien que l'Etat le niait farouchement. La Mère Russie n'était pas comme l'Amérique ou n'importe lequel de ses alliès européens. Sûrement pas. Car, alors que dans ces pays on faisait étalage du pouvoir et de la richesse, ici ils étaient dissimulés, justifiés, et niés. Mais si Roman ressentit un jour le tiraillement de la culpabilité, ce fut bref. Il avait gagné ses privilèges. Pourquoi devrait-il endurer des souffrances aux côtés des masses de la plèbe ? S'il avait pu naître dans un autre pays, ses recherches personnelles et ses découvertes révolutionnaires lui auraient valu la richesse, sans parler de la célébrité.
En réalité, à partir de ce soir, son travail ferait de lui un homme très riche.
Mais comme son appartement était somptueux - tout du moins en comparaison des domiciles de la plupart des autres citoyens, encore que moindre que les hommes de pouvoir au sein du Parti qui n'avaient pas seulement des demeures de quatre à cinq fois la taille de la sienne, mais aussi plus d'une datcha, ces maisons de campagnes, en dehors de la ville - et comme Roman vivait avec confort dans un bon voisinage, rien de tout cela ne lui manquerait.
Non, ce n'était pas vrai : La cuisine de Anka lui manquerait. Il pris une inspiration profonde par les narines ; la senteur du choux était forte, et son estomac grogna. Roman espérait qu'il y aurait du chou comme celui là - du bon chou de Russie - là où il se rendait. Jamais Hamburgers et Coca-Cola ne pourraient rivaliser avec la cuisine de Anka.
Il y aura sûrement de la bonne cuisine russeque j'aille, pensa-t-il. Après tout, des Russes n'avaient-ils pas émigré depuis des années avant que les communistes prennent le pouvoir ? Et bien plus encore ne s'étaient-ils pas échappés par le Rideau de Fer depuis ces années jusqu'à nos jours, en dépît des efforts de l'Etat pour restreindre leur mouvement ? Non, la cuisine de Anka allait lui manquer, mais la nourriture était le dernier de ses soucis.
Comme pour lui emboîter le pas, sa gouvernante pénétra dans l'entrée en apportant le pardessus de Roman, son chapeau et ses gants, et elle lui lança un regard furieux.
"Comme ça, vous mangez ailleurs." Ce n'était pas une question. "Alors il semble bien qu'il va falloir jeter le dîner de ce soir," marmonna Anka. "Qui le mangera ? Pas moi, ça c'est certain. J'ai déjà mangé." En réalité, Anka n'avait rien contre le fait d'avoir à dîner deux, même trois fois, ce dont l'embonpoint et la croissante rondeur de son corps, et de grandes joues rouge-pomme, apportaient une preuve largement suffisante.
Roman sourit. "Je le mangerai demain, Anka. Vous prendrez vos deux journées suivantes. Je rechaufferai votre dîner moi-même." Il remarqua qu'elle était sur le point de protester, et l'arrêta avant qu'elle puisse commencer. "On ne discute pas, Anka ! Je vais avoir du travail à faire à la maison demain et après-demain. J'ai beaucoup de lecture qui m'attend, et je ne tiens pas à être dérangé. Je vous en prie ... considérez cela comme un congé. On ne vous en donne pas assez. Mettez mon dîner dans le garde-manger, là où je peux le retrouver."
Anka fronça les sourcils et leva les mains au ciel. "Très bien, si le docteur insiste, certainement, je ne m'imposerai pas. Si le docteur insiste ..."
Elle lui fit signe de se tourner et l'aida à se glisser dans son pardessus bien chaud. Vinrent ensuite les gants et le chapeau. Il avait songé un instant à mettre deux trois choses dans un sac à emporter, mais il se ravisa. Il se pouvait très bien qu'il fut sous surveillance au moment de quitter l'immeuble, et quel genre d'explication pourrait-il bien donner pour vouloir emmener avec lui à un dîner mondain un sac rempli de sous-vêtements et d'articles de toilette ?
C'était une habitude pour le KGB de suivre à la trace non seulement les dissidents suspects mais aussi, plus important sans doute, des individus de confiance occupant des postes de pouvoir et d'influence. En particulier ceux aux compétences vitales et spécialisées - des personnes que l'Etat ne pouvait tout simplement se permettre de perdre. La paranoïa était réellement un art en Union Soviétique : on ne pouvait faire confiance à personne ... jamais.
Peut-être à juste titre en l'occurence, pensa Roman. Après tout, je suis moi-même sur le point de faire acte de trahison. Mais pourquoi ? Qui est à blamer ? Le citoyen ou le système qui force la main du citoyen ?
Le système soviétique - du moins sous Staline - n'inspirait pas la loyauté, car même la loyauté était fréquemment récompensée par la suspicion, la torture, et la mort. Le communisme ne lui manquerait pas ; il avait lu suffisament de littérature interdite, surpri suffisament de politiciens discutant en privé, pour savoir qu'il s'agissait qu'une philosophie défectueuse, condamnée à un échec final, et que même la Mère Russie devrait un jour embrasser le capitalisme.
Avec un peu de chance - pour le salut de ses compatriotes - cela arriverait dans moins d'une génération. Assurément Staline devrait partir d'abord, car il n'y aurait aucun changement politique avant que cet homme n'eut quitté son poste.
Mais Roman n'avait rien d'un politicien, pas plus qu'il n'aspirait un jour à en être un, et pour le moment il ne se préoccuperait que de lui-même et du voyage qui l'attendait. Mieux valait laisser derrière soi de plus complexes questions, avec son ancienne vie. A partir de ce moment là il connaitrait une renaissance. Il serait même libéré de son nom en quittant Moscou - les papiers qui l'attendaient à Leningrad portaient un nouveau nom, un nom de l'Ouest.
"Vous avez bien raison," dit Anka, et elle le regarda de haut en bas. "Harnaché pour votre soirée en ville."
"Merci. Je vous verrai samedi, alors ?"
Anka se contenta de froncer les sourcils, et de renifler bruyament.
"Anka ?"
"Je n'ai pas besoin de congés, Docteur !" protesta-t-elle. "Il y a des choses à faire dans cette maison, je ne peux tout simplement pas ignorer mes responsabilités !"
"C'est possible," ajouta patiemment Roman - il savait bien qu'on y viendrait - "mais il me faut rester seul deux jours pendant que je fais mes recherches, comme je vous l'ai dit. Je ne dois pas être distrait, et ceci vaut pour vous, même si d'ordinaire j'apprécie votre présence naturellement."
Anka soupira. Elle pouvait afficher une protestation de façade, mais elle n'avait jamais désobéi à son cher Docteur, et Roman savait qu'elle accordait beaucoup de valeur à la possibilité de passer plus de temps avec sa famille.
Et bien, une fois rendue à samedi, elle aurait un océan de temps devant elle à passer avec sa foule de petits enfants. Avec de la chance, le KGB ne s'en prendrait pas à elle trop méchament. Ils se rendraient sans doute compte assez vite qu'elle n'avait aucune idée où son Docteur bien-aimé avait pu disparaître, et ils ne remarqueraient sans doute jamais le maigre, bien que régulier, (et sans l'ombre d'un doute hautement apprécié) flux de roubles qui commencerait à couler goutte à goutte dans ses caisses à partir de la semaine suivante.
"C'est donc samedi, alors," concéda-t-elle. "Passez une bonne soirée, Docteur. Je vais rentrer chez moi dans quelques minutes, après avoir rangé votre dîner." Sa capacité naturelle à le faire culpabiliser opéra en fait quelques instants, mais alors Roman pris conscience que la culpabilité était un autre trait particulièrement russe qu'il abandonnerait bientôt derrière lui pour de bon.
Il souhaita bonne nuit à Anka avec naturel - nul besoin d'attiser ses soupçons en étant ouvertement sentimental - et quitta l'appartement. Alors que la massive porte en chêne se refermait derrière lui et qu'il se trouvait seul dans le grand hall d'entrée, il eut la sensation d'une telle irrévocabilité que son coeur se mit à battre avec force et vitesse : il n'y avait réellement plus de demi-tour possible. Cela était sans aucun doute le cas depuis cet après-midi, dans le laboratoire - ou même avant cela, avec les dispositions de grande envergure qu'il avait prises pour lui-même - mais c'était seulement maintenant que cela se déclarait finalement, cette impression de fermeture ... ou de certaines portes se fermant et d'autres s'ouvrant.
Sa voiture l'attendait à l'extérieur. C'était, après tout, important de sauvergarder les apparences d'une typique sortie en soirée, dont ceci serait ... tout du moins jusqu'à deux heures et demies du matin, quand Roman serait en route pour l'endroit convenu, et de là pour la liberté.
Vingt minutes plus tard, ils s'arrêtèrent devant le restaurant, Fyodor, un endroit hors de prix sur Lubyanski Proezd. S'il y a bien une chose que le communisme a été incapable de changer chez le peuple russe, c'était leur amour de la nourriture et de la boisson.
Roman se pencha en avant pour parler à son chauffeur. Contrairement à Anka, le chauffeur - un Moscovite de naissance nommé Yevgeniy - ne protestait pas quand Roman lui disait de rentrer chez lui pour la nuit - ce sera une soirée qui finira tard, prévint Roman, et on lui avait déjà proposé de le raccompagner avec l'un des autres invités.
"Ah, au fait Zhenya," dit Roman alors qu'il allait sortir de la voiture. "Je reste à la maison demain et le jour suivant, et je n'aurai pas l'usage de la voiture. Vous pouvez la rentrer au garage."
"Merci, Docteur," répondit Yevgeniy.
Roman tapa l'homme sur l'épaule, et sortit. Alors que la voiture s'éloignait, de nouveau Roman fit l'expérience de cette troublante impression de fermeture ; Zhenya était pourtant un autre pan de sa vie que plus jamais il ne reverrait. Non pas que pas son chauffeur lui manquerait beaucoup, pas de la même façon que Anka lui manquerait, mais tout de même ...
Une vie était une chose bien difficile à abandonner, se rendit-il compte. L'unique raison pour laquelle il était capable de supporter tout cela était de savoir qu'une nouvelle vie l'attendait au bout de la route. Une nouvelle et, plus important encore, une vie meilleure.

La soirée avançait dans une lenteur interminable. La nourriture était bonne et la boisson meilleure encore, bien que Roman consomma peu de cette dernière - juste assez pour ne pas éveiller de soupçons ; après tout, qui refuserait de vider un verre quand il y restait encore de la vodka ? - et qu'il ne pouvait se forcer à avaler beaucoup de la première. Ce constant sentiment de prémonition lui pesait lourdement, ce soir plus que jamais. Une erreur, un mot déplacé ou un geste suspect, et quelqu'un pourrait songer à appeller un contact au KGB. La paranoïa était, sous tous les angles possibles, un trait russe prédominant.
Ses voisins de tablée firent de nombreux discours comme la nuit avançait, et les bouteilles vides s'empilaient, mais Roman n'y prêtait qu'à demi attention. Il savait qu'il devait attendre la fin de la fête avant de se mettre en route pour la première étape de son voyage, mais ça le démangeait de sortir. On avait le sentiment que chaque moment sans exception le rapprochait de la damnation, qu'à n'importe quelle seconde l'un des intervenants l'appellerait par son nom, l'étiquerait comme étant un traître, et puis ils s'amasseraient tous sur lui et le maintiendraient au sol jusqu'à ce qu'il soit enmené dans une voiture noire.
Mais, bien sûr, cela n'arriva pas.
Il était une heure du matin bien entamée quand Roman se trouva de nouveau dehors dans le froid glacial de la soirée.
La brume s'aggripait aux rues trempées par la pluie telle un linceul funéraire, illuminées par l'éclat spectral des réverbères ternis par des perles scintillantes de rosée. C'était la toute fin de l'automne, avec l'hiver tout proche, et Moscou était au sommet de sa beauté.
Roman prit une profonde respiration. L'air vif remplit ses poumons, le rendit étourdi. Il pouvait sentir ses joues s'engourdirent et ses lèvres se retirer en arrière de ses dents.
Encore une chose qui ne me manquera pas, pensa-t-il. Le froid cinglant.
Le dernier de son groupe, son ami Misha, vint à ses côtés. Visiblement peu concerné par la fraîcheur de l'air, il avait laissé son épais manteau de fourrure déboutonné. Misha lui tapa sur l'épaule et, fit un large sourire. Cet homme grand et quelque peu grêle avait le visage rougi par la vodka, mais ne semblait pas autrement particulièrement affecté par l'incessante consommation d'alcools forts au cours de la soirée.
"Je ne vois pas ta voiture, Camarade Dragovich. Puis-je t'offrir de te raccompagner avec la mienne ?"
Roman sourit, et secoua la tête. "J'ai fait appeller ma voiture, Camarade Andronovich. Elle ne va pas tarder." Il se mit en scène en tirant sa montre de poche en argent et en la consultant. "Ah, mon gars est en retard comme d'habitude. Mais il sera là."
Misha haussa les épaules, et ferma le dernier bouton de son manteau pour se préserver de l'air de la nuit. "Si tu souhaites rester là planté dehors dans le froid et te geler les couilles, alors je t'en prie, Docteur !"
"A quoi donc me serviraient mes couilles, mon ami ? Il y a bien trop de travail à faire pour penser aux femmes et aux plaisirs qu'elles peuvent offrir. C'est une distraction futile, et qui ne serait pas appréciée par nos dirigeants."
"Exact," ria Mihail Andronovich, "pourtant sans une femme pour me tenir compagnie la nuit, je ne crois pas que j'aurais la force d'aller au travail chaque matin !"
"Tu es l'esclave de tes vices, Misha," sourit Roman.
"Et tu es l'esclave de ton sense erroné, encore qu'admirable, du devoir, Roma !"
Roman ria, et échangea une embrassade d'adieu avec cet homme. Puis Misha, à son tour, partit - emporté par la dernière voiture hors de prix dans une longue file de véhicules du même type - et Roman se trouvait finalement seul.
Il attendit seulement quelques secondes le temps que la voiture de Misha tourne à l'angle et ne soit plus en vue avant de retourner à l'intérieur. On débarassait les tables, éteignait les lumières, et les derniers invités s'en allaient, mais Roman fit signe à un serveur qu'il ne faisait qu'aller aux toilettes. Le serveur se contenta d'acquiescer de la tête et s'activa dans son travail.
Roman fut soulagé de trouver la fenêtre à l'arrière déverrouillée, exactement comme on lui avait dit, et qu'il n'y avait à effectuer qu'une facile grimpette et un petit saut dans l'obscure passage bordé d'arbres alignés entre le restaurant et la maison voisine. Personne ne se soucierait de son absence : le serveur qui l'avait aperçu supposerait tout simplement que Roman était parti, sans qu'on l'eut vu. Et s'il avait été suivi et observé depuis l'extérieur du restaurant, cette manoeuvre sèmerait ses poursuivants, du moins momentanément, lui garantissant une précieuse avance.
Se dirigeant vers le Sud, et restant dans l'ombre, Roman entama son ultime et fatidique voyage dans une Moscou obscure et silencieuse. Bientôt, dans quelques heures, il quitterait la ville et ne reviendrait jamais. Au levé du soleil, il serait sur les routes du Nord et de l'Ouest, vers Leningrad, et peu après cela il ferait ses adieux à sa patrie.
Roman avait désormais la certitude qu'elle ne lui manquerait pas ne dut-ce-t-il jamais la revoir un jour.
Bien sûr, l'éternité était bien trop longue pour prédire quoique ce soit. Un sourire en coin gagna ses lèvres alors même qu'il frissonait de froid. L'éternité. Elle commençait maintenant. S'emparer de ce secret sous le nez de Staline ... S'il trébuchait ne serait-ce qu'une seconde, les conséquences en affecterait l'Histoire.
Mais il ne trébucherait pas. Pas maintenant. Ni jamais. Son destin était aussi limpide que le ciel étoilé au-dessus de lui. Ils le lui avaient dit. Et s'ils étaient capables de l'éloigner de cette prison communiste, s'ils étaient capables de lui parler de choses que lui seul était légitimement en mesure de savoir, alors ils devaient avoir raison.
Ils le devaient.



par Ragnar Tornquist et traduit par Mélopee en octobre 2001.

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